Un rat de marée
« L’absence de sens est la plus lourde des condamnations pour l’âme, fût‑elle celle d’un rat.» [LITTERATURE]
[Fragment satirique]
Sous le métro de Londres, le crissement matinal des wagons réveilla la petite bourgade de Ratburry. Des milliers de familles préparaient leur journée dans une effervescence générale. Les enfants se rendaient à l'école, les parents à leurs bureaux, les commerçants ouvraient leur boutique tandis que la circulation saturait les galeries. Ce matin-là fut si glacial que Victor, emmitouflé dans la languette de sa chaussure, peina à s'éveiller. La tiédeur des égouts parisiens lui rappela ses douces et chaleureuses nuits. À Paris, la température descendait rarement sous les dix degrés. La chaleur dégagée par les collecteurs urbains suffisait à maintenir des conditions de vie optimales. Seulement, à Londres, les égouts étaient enfouis si profondément sous terre, que la chaleur peinait à contrer les effets des courants d'air.
En cette année 1890, Victor quitta la capitale pour Londres car, disait-on : « L'avenir est au nouveau monde et c'est à Londres qu'on y apprend la langue». Son ambition dévorante ne laissa aucune place au doute lorsque, de la gare du Nord à celle de Calais, il voyagea caché avant d'embarquer dans les soutes à bagages d'un steamer. Arrivé à Londres après un périple interminable, il ne pouvait alors imaginer que sa dérive se prolongerait sous des auspices, qu'un vieux monde lui aurait peut-être épargnés.
Ce matin-là, après s'être extirpé de sa couche, Victor se coiffa la moustache et emprunta — son cartable à la main — le chemin qui le menait chaque jour au King’s Rat College de Londres. C'est qu'il convient de préciser à notre lecteur que Victor enseignait le français dans ce prestigieux établissement malgré la précarité de sa condition.
Victor, son béret calé entre ses deux oreilles biseautées, était un professeur adulé de ses élèves. Chaque cours qu'il professait lui faisait oublier la nostalgie du pays ainsi que l'amertume qu'il éprouvait à l'idée que son rêve du Nouveau Monde s'évanouissait chaque jour davantage. Mais ces manifestations d'amour se bornaient aux murs de sa classe. Au-delà, aussitôt qu'il franchissait le salon des professeurs, «l'immigré de Ratburry» perdait tout droit à la dignité humaine.
Le salon, haut lieu de l'aristocratie locale était sans conteste et à plus juste raison, également celui de la perfidie. Des processions de médisance étaient chantées en chœur par les plus vils cœurs, les postures rivalisaient en suffisance et les regards sondaient l'apparence des uns pour mieux se positionner dans l'estime de l'autre. Ce que Victor ne possédait pas en prestige, il le possédait en talent. Cet unique don suffit à faire du français le souffre-douleur de ce conglomérat vicié — plus alourdi par le poids du titre que celui de la connaissance. Les entraves à son encontre étaient ourdies par le personnage le plus abject de la «ratocratie» : le recteur du College en personne.
Ce personnage répondait au nom dévoyé de M.Warp. Jamais le terme rongeur n'eut seyé aussi bien à un être. Sa jalousie, maladive et irrémissible, rongeait son cœur autant que celui de ses flagorneurs, toujours suspendus au fil de l'ambition comme l'héritage l'est à celui de la mort. Sa rotondité englobait toute chose, à l'image de sa présence ; elle suggérait qu'à elle seule, toute la force du personnage se manifestait dans les limites de son périmètre. Rien, dans l'ordre matériel comme de l'immatériel ne devait porter d'autre marque que celle de son sceau.
Bien que Victor ne possédât que peu de choses dans le monde matériel, il détenait l'essentiel dans le domaine du cœur. À ce titre, les diatribes dardaient sur sa personne dénonçant ses méthodes et ses rapports pédagogiques avec ses élèves.
Une après-midi, profitant de la pause déjeuner pour s'alanguir sur les bords d'une rigole, Victor fut brutalement sorti de son prélassement par deux lanternes qui vinrent brûler la prunelle de ses yeux. Deux casques de policier s'approchèrent de sa tête et quatre vigoureuses mains le saisirent sans ménagement. Sans qu'il eût eu l'opportunité de s'enquérir du motif de son arrestation, il se retrouva derrière les barreaux au poste de police. L’hébétement était total. Des larmes lui montèrent aux yeux devant la face impassible de ses assaillants. Subir une injustice dont on connaît la cause est déjà une douleur inextinguible ; que dire lorsque la cause elle-même fait défaut ?! L'absence de sens est la plus lourde des condamnations pour l'âme, fût-elle celle d'un rat!
C'est que, pendant la pause de notre malheureux, des professeurs affidés au recteur, profitèrent de son absence pour tramer un complot contre Victor. Ils pénétrèrent dans son casier pour y dissimuler un objet compromettant.
Perclus de fatigue, Victor s'affala sur la couche poisseuse de sa cellule et se laissa emporter par un sommeil qu'il aurait aimé ne jamais voir finir. De sa vie, il n'avait connu que la promiscuité des bibliothèques. Cette histoire collait si mal à sa probité que la conviction qu'il aurait été mieux traité par des humains s'imposa à lui.
Subitement, un vacarme assourdissant tira le Français de son rêve pour le ramener à son cauchemar. Il ouvrit péniblement les yeux et vit, face à lui, un rat des plus rachitiques. Ce rongeur à l'air patibulaire était le commissaire des lieux. Tenant un livre entre ses mains, il le tendit au détenu. Victor reconnut immédiatement l'ouvrage : un manifeste séditieux contre la Reine. Le rat émacié tournait sur lui-même frictionnant ses moustaches d'un pas leste. Il s'arrêta brutalement et fixa Victor : « Vous êtes le fer de lance de cette organisation ! » lança-t-il de manière sentencieuse.
Victor eut à peine le temps d'esquisser sa défense que le commissaire lui tourna le dos. Il quitta la pièce et le désarroi du français vint tordre ses boyaux d'une douleur térébrante. Il comprit que la justice ne lui serait pas rendue — pas même un simulacre.
Dans l'heure qui suivit, des agents l'escortèrent les mains liées, jusqu'à Victoria Station. Dissimulé dans un bogie de la locomotive, Victor fut emporté vers Douvres, puis raccompagné vers la France. Dans les vapeurs blanchâtres qui épaississaient les abords du quai, une silhouette ventripotente regardait le train s'éloigner d'un sourire sardonique : celle de M.Warp.
Jetant un dernier regard sur Londres qui s'éloignait à vive allure, Victor médita sur la notion de vieux et de nouveau monde. Il la tenait désormais pour candide et ne voulut croire qu'en une seule vérité : celle qui révèle la nature de l'être. La célérité à laquelle sa situation bascula lui fit de tous les mondes aimer ceux de l'intérieur ; seuls refuges qui protègent de la cruauté. Il comprit qu'en cette vie, rien n'était stable au point de se croire invulnérable ; pas même la saine ambition. Ses papiers étaient restés à Ratburry ; son identité, elle, s'était éparpillée dans le néant.
La traversée de la Manche se mêla à celle de son existence. Victor se remémora ses fautes mais n'en décela aucune. Le dégoût souleva son cœur dans un excès d'amertume. Un soir de lune, il se faufila sur le pont et s'isola derrière un cordage. S'approchant des dalots, il regardait fixement l'écume provoquée par le navire et vit dans cette mousse un confort que la vie lui refusait sur la terre ferme. Étranglé par l'émotion, émerveillé par l'argenture marine, il se jeta par-dessus bord et conjugua ses larmes au sel de la mer.
Ni remords, ni pitié, ni raison. Voilà bien les brasiers qui consument le cœur du jaloux. À ses yeux, la validité de la cause n'est pas un sujet car l'objet convoité n'est que la conséquence. Chez les hommes comme chez les rats, il existe toujours, sous les apparences, une perversion universelle qu'un rien de trop suffit à déranger. Une telle gêne, qu'elle en sacrifie les plus dignes en les jetant dans les profondeurs de l'oubli.
Rédigé par Nadim.H









Merci Lucia 🙏. Effectivement, c'est une satire des sociétés humaines par l'anthropomorphisme animale. Une manière de rappeler que sur terre ou sous terre, la nature, au sens ontologique, est souveraine à toutes les espèces ; parfois pour le pire.
Votre texte est saisissant.
Sous cette fable sombre et presque théâtrale, je décèle une réflexion humaine sur l’exclusion, la jalousie et la cruauté des systèmes de pouvoir.
Mais au-delà de la critique sociale, ce qui marque surtout, c’est la solitude intérieure de Victor.
Cette phrase est magnifique et terrible :
« L'absence de sens est la plus lourde des condamnations pour l'âme. »
Le talent de Victor, au final, le condamne .
L'écriture est riche, imagée, ce qui donne au récit une atmosphère singulière et captivante.
Et derrière les rats, ce sont finalement nos propres sociétés que l’on peut apercevoir.
C'est un texte fort en lecture et j'ai adoré les illustrations.
Bravo à vous.