Rien ne va plus !
Le joueur de Dostoïevski ou la ruine consentie par l'homme.[LITTERATURE]
Alexeï Ivanovitch, un précepteur russe au service d'un général aristocrate, réside dans un hôtel-casino réunissant le gratin de la bourgeoisie européenne à Roulletenberg — ville allemande fictive. Lors d'un dîner où l'outrecuidance de certains convives — notamment celle d'un marquis français, M.De Grillet— irrite l'impétueux caractère de notre précepteur. Il ne résiste pas à briser le silence, au mépris du risque encouru, pour laisser exprimer son orgueil patriotique. Cet acte, bien qu'insignifiant, nous révèle dès l'introduction du récit, l'esprit volcanique des joueurs. Il saisit l'instant natif de la tentation lorsqu'elle défie les circonstances et se transforme en un charme irrépressible. C'est ici que sommeille la génétique du joueur, dans le remous d'un sang indomptable.
C'est en servant de prête-nom à Paulina Alexandrovna— celle de l'humilié—, femme de qui il est éperdument amoureux et belle-fille du général, que notre précepteur s'en va jouer à la roulette pour son compte. Dans ce casino, miroir d'une Europe du capital et dont il connaît tous les vices, Alexeï distingue deux profils: les gentlemen et les crapules. Cependant des deux, seule la manière de jouer est une affaire de condition. La différence est infime même si le carburant qui les anime est le même : la cupidité.
Dans cette œuvre, le jeu n'est pas qu'au hasard, il est au cœur également comme la misère l'est à l'avidité. En effet parmi les membres de cette société, Madame Blanche, française à la richesse douteuse, suscite la convoitise du général, lui-même endetté et dans une Bérézina financière qu'une union franco-russe comblerait. Paulina fait flamber le cœur de Monsieur Astley, un riche anglais, que la timidité refreine encore l'expression.
Conjointement à ce jeu de cœur, un championnat des nations de la morale installe en toile de fond un autre jeu — tout aussi central dans l'œuvre — qui envenime les rapports entre nos protagonistes, celui du chauvinisme.
Le roman déroule peu à peu son récit sur un tapis d'instabilité. La dette semble coiffer d'anxiété l'esprit de cette petite société décidément bien mystérieuse. La tension se cristallise entre Alexeï et Monsieur de Grillet lors d'une dispute impliquant le baron Allemand où les intérêts du français sont en jeu. La situation se calme par l'entremise de Paulina qui, agissant sous la directive du marquis, parvient à dissuader par le sentiment notre «outchitel». Cette connivence entre le français et la russe dissimule les arcanes d'une machination qu'Alexeï soupçonne instinctivement, mais dont il ne sait rien. Soucieux de voir son idylle — unilatérale — s'émietter, Alexeï se confie à M.Astley qui, bien que gêné par la réciproque attirance qu'il voue à Paulina, digresse par des révélations sur Mme Blanche. C'est ainsi qu'apparaît au lecteur, l'opportunisme d'une demoiselle qui dissimule ses manières par l'avidité du bon parti, dont elle tire sa richesse comme une abeille qui butine de fleur en fleur. Le voile est levé lorsque notre anglais dévoile au précepteur la raison purement cupide qui explique la complicité du quatuor: la babouschka. La tante du général est l'objet de tous les pronostics. Sa mort est attendue comme la chrysalide d'un papillon qui suscite les envolées de bien des fantasmes usufruitiers. Comme au théâtre, le destin frappa trois coups de bâton sur les planches d'une scène que nos personnages ne pensaient pas fouler. Précisément, la babouschka est annoncée à l'hôtel à la stupéfaction de tous !
Son entrée est tonitruante. Malgré le déclin d'un corps qui subit les effets de l'âge, elle conserve une vivacité d'esprit désarmante. Très vite, elle perce à jour cet engrenage de manœuvrier. Son regard est une lance de lucidité qui pénètre le cuir de tous les secrets. La duplicité du général est démasquée, la sournoiserie du français jetée aux orties et l'estime d'Alexeï restaurée. Elle est la roulette qui amorce l'inertie et qui, désormais, fait tourner la tête des mendiants : Pour eux, "Rien ne va plus!”.
La babouschka conjugue son allant avec une chance de pendu. La fièvre s'empare d'elle et inquiète son entourage de hyènes qui tente, par le truchement de l'instituteur, de la dissuader de dilapider «leur» argent à la roulette.
La gabegie eut lieu. La babouschka perdue des sommes considérables mais, loin de se morfondre en tourments, elle regagna en audace ce qu'elle perdit en roubles en prenant une décision irréversible : « — Nous rentrons à Moscou! » ; épilogue dévastateur pour le général qui voit dans cette annonce une sentence qui marque définitivement la défaite.
Le départ de la sexagénaire précipite tous les quémandeurs dans un désespoir irrémissible. Le groupe explose, les alliances se défont, les honneurs sont piétinés et les plans ruinés. C'est par un amour débordant que le précepteur, pour couvrir la misère nouvelle de Paulina et probablement aussi pour prendre un revanche sur sa condition, part défier la roulette. La chance lui sourit lorsque la roulette l'honore d'un gain de cent mille florins. Il court instinctivement vers sa dulcinée avec, pense-t-il, le consolidateur de leur passion, mais par ce don est perçu comme une humiliation. L'orgueil bourgeois de Paulina se trouve insulter, enterrant à jamais cet amour à sens unique.
Alexeï s'effondre si profondément qu'il cède le peu d'honneur qu'il lui reste dans l'entretien de la vénale Mme Blanche qu'il part rejoindre à Paris. S'ensuit une débâcle de vie où l'effondrement social d'Alexeï, qui n'est plus désormais qu'un simple valet après avoir tout perdu, le rend misérable comme Job sans la vertu. Dans sa déchéance, il rencontre une dernière Monsieur Astley qui lui confesse qu'il sera l'héritier de la fortune de la babouschka. C'est en apprenant cette nouvelle que Mme Blanche, probablement la joueuse la plus pathologique, quitte Alexeï et convoite désormais l'anglais. Peu importe la mise dans ce tripot Dostoïevskien tant que l'on joue ! Comme les dernières convulsions avant la mort d'une personne qui se sait malade, Alexeï part pour un baroud d'honneur à la roulette avec l'espoir de revivre, perpétuellement.
C'est par un constat glaçant que Dostoïevski termine son œuvre laissant suggérer que le jeu est l'Ouroboros pernicieux des orgueilleux, des opportunistes et des fats. L'auteur met en parallèle les transactions financières qu'apportent le jeu avec les transactions morales qu'il délite jusqu'à la perdition de l'être dans son essence.
Le Joueur n'est pas simplement le roman d'un vice — il est l'autopsie d'une âme qui préfère le frisson de la perte à la fadeur d'une existence régulière. Dostoïevski, lui-même joueur compulsif, n'écrit pas de l'extérieur : il dissèque de l'intérieur, avec le scalpel de celui qui connaît la table verte comme d'autres connaissent le confessionnal. Ce que révèle Alexeï — et ce que l'auteur ne cherche nullement à dissimuler — c'est que le jeu n'est jamais la pathologie première. Il n'est que le théâtre où se jouent des blessures antérieures : l'amour impossible, l'humiliation sociale, l'orgueil inassouvi. La roulette ne crée pas le désastre ; elle le révèle.
En ce sens, l'œuvre dépasse la simple morale du vice récompensé ou puni. Dostoïevski installe une mécanique plus redoutable : celle de la lucidité impuissante. Alexeï sait. Il sait ce qu'il perd, il sait ce qu'il est, il sait que Paulina ne l'aimera pas davantage avec cent mille florins. Et pourtant, il joue. Cette connaissance sans maîtrise est peut-être la forme la plus tragique de la liberté — une liberté qui se retourne contre elle-même et se consume dans l'acte même de s'affirmer.
C'est là que réside le génie sombre du roman : non dans la condamnation du joueur, mais dans la démonstration que l'homme peut choisir sa déchéance, et que cette ruine volontaire est, à sa manière désespérée, la seule liberté souveraine qu'il lui reste.
— Rédigé par Nadim.H




Merci pour cet excellent article, dense et exigeant, qui demande une véritable réflexion.
Je retiendrai particulièrement cette phrase :
« L'homme peut choisir sa déchéance, et cette ruine volontaire est, à sa manière désespérée, la seule liberté souveraine qu'il lui reste. »
J'ai aussi été sensible à l'idée que la roulette symbolise finalement n'importe quelle obsession moderne : le mécanisme psychologique reste le même.
Je trouve la conclusion particulièrement forte, car elle n'excuse pas Alexeï. Elle montre un homme qui continue de choisir ce qui le détruit parce qu'il n'a plus rien d'autre à quoi se raccrocher. C'est sans doute ce qui rend ce personnage si profondément humain : à travers lui, ce sont aussi nos propres faiblesses et nos limites qui se révèlent.
Merci pour cette lecture qui invite à dépasser le simple récit pour réfléchir à la condition humaine.