L'Argile et la Forge
Ce que la quarantaine révèle que la jeunesse ignore [LITTERATURE]
[ Prose rimée]
La quarantaine eut cet effet sur mon âme que seul le deuil peut égaler. C'est un sentiment qui ôte et désagrège toute naïveté. Il sommeillait en moi des perspectives et des horizons ; ils furent confisqués sans rappel, sans compensation. L'Homme, s'il veut avancer, invoque la force et la vision ; l'âge fit décliner mon premier à mesure qu'il floua mon second. Un de ces soirs où la conscience vous submerge, je me posai la question qui jamais ne s'allège : est-ce là chose commune, ou le début d'un sortilège ?
Je fermais les yeux, le cœur voilé d'incertitude ; une vacuité existentielle m'assomma d'une lourde quiétude. J'entrai dans un rêve comme on part à l'aventure.
Dans mes songes, un homme se tenait à mes côtés : mon défunt grand-père.
— Grand-père, je n'y comprends plus rien. Mes années passent et mon engouement s'est éteint. Mon époque s'embrase et rend tout incertain. Je me lève amorphe de matin en matin. Le sens s'étiole, aucune force ne me soutient. Hier encore, j'étais pressé de grandir. Désormais, l'âge est venu, mais la saveur semble périr. De mon temps, plus personne ne se parle ; les hommes et les femmes se séparent comme l'écume sur le sable. L'amour n'y est pour rien dans ce triste déclin ; il s'est tourné simplement vers soi, plutôt que vers son prochain.
— Sache que cette saveur tant convoitée n'a jamais été dans les choses, mais dans l'attente que tu t'en faisais, à très forte dose. Ma quarantaine m'a appris à revoir mes exigences, épuré à jamais des souillures de l'insouciance. C'est une période à la croisée des chemins ; celle qui confond le temps d'hier à celui de demain. C'est l'homme qui naît une seconde fois ; des contractions nouvelles, un testament de foi. La douleur s'invite dans tout ce qui grandit ; elle supervise la croissance dans les larmes et les cris. La crise que tu traverses est réelle et profonde, mais qu'elle ne te trompe pas, car l'issue est féconde. Que l'avenir soit un aigle ou une blanche colombe, sache que chaque chose a une cause et qu'à l'homme, nulle sagesse n'incombe ; seule règne celle de Dieu, l'omniscient, le créateur des mondes.
— Parlons de Dieu maintenant que tu l'évoques, où se trouve-t-il chaque fois que je suffoque ? Il n'y a pas de jour qui passe sans que je l'invoque, toujours en vain mes prières se disloquent. N'ai-je pas versé assez de pleurs du plus profond de mon âme ? Que faut-il consumer pour obtenir un brin de flamme ? Il est là, je le sais, je le sens, mais il m'observe divaguer, à la merci des vents. Je sais qu'avec Lui tout est affaire de patience, qu'elle doit être belle, se distinguer d’élégance. Mais mes souffrances sont bel et bien là, toujours si laides et puissantes à la fois. C’est un combat secret, une guerre invisible : Vouloir un esprit fort dans un cœur trop sensible.
— Je te vois confondre silence et abandon, prendre pour incendie un simple temps de cuisson. Le potier ne charge pas le feu de s'en prendre à son argile, il le remercie pour sa chaleur qui a rendu son œuvre utile. Le silence est la forge de Dieu, le cœur son creuset ardent, au service des pieux. Les longs silences annoncent les plus grands récits ; les destins de ceux qui laissent les plus beaux souvenirs. Alors tu peux te plaindre autant que de raison, le ciel t'entend et te prépare une salvation. Job a crié, Jacob a pleuré sur son grabat ; nul prophète n'a souffert sans larmes, sans combat.
— Que ton expérience se traduise dans la mienne, que je comprenne enfin pourquoi je me démène. En attendant, je prolonge ma fatigue le temps d'une décennie, j'adjure sa clémence à l'encontre de mon agonie. Je ferais contre fortune bon cœur si le destin est en ma défaveur ; je mourrais sans rancœur, espérant le paradis comme demeure. Merci, grand-père, pour ta présence ancestrale ; ton souvenir est mon repère, mon étoile boréale.
À mon réveil, la torpeur resta ; engluée dans mes viscères comme la sève au thuya. Il y eut toutefois comme la redirection d'un sens ; comme un tracé d'une nouvelle existence. Je n'avais pas trouvé la réponse, mais la question avait changé de nature ; et c'est peut-être là, en somme, toute la vraie stature.
Rédigé par Nadim.H



Merci Lucia pour ces mots qui agissent en moi comme une liqueur de reconnaissance 🙏. Votre sensibilité me touche droit au cœur et donne tout son sens à mon travail de création. Hugo est sans doute l'une des figures dix-neuviémistes qui m'ont le plus inspiré dans ma vie ; que mon écriture ait réussi à vous faire penser à cet illustre auteur m'honore. Encore merci ✨
La forme est aussi belle que le fond est profond. Un texte qui donne de la dignité au doute et qui apaise. Merci pour ces mots. ✨